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Fuck America! - Edgar Hilsenrath


Quand un juif apatride arrive en terre sainte. Quand les dialogues loufoques et les divagations sont de rigueur. Quand Kertesz rencontre Bukowski.

A travers ce roman autobiographique ou presque, Edgar Hilsenrath conte les pérégrinations New Yorkaises de Jakob Bronsky, juif allemand arrivé aux Etats-Unis en 1952, soit treize années après que son père, Nathan, en ait fait la demande auprès du Consul Général des Etats-Unis à Berlin. Malgré la fin de la guerre, l’arrivée aux USA de Jakob revient à quitter une Europe à la santé fragile et aux cicatrices encore fraiches. Cependant, c’est pour lui l’occasion de découvrir la terre promise et, avec elle, le rêve américain.
L’American Way of Life et tout ce qui va avec, notre jeune immigré, apprenti écrivain, va en faire la sinistre découverte. Cependant, c’est sans naïveté aucune qu’il se confrontera à ce modèle, considéré alors comme étant le meilleur possible. C’est au contraire avec un certain recul qu’Hilsenrath dépeint une Amérique autosuffisante et pleine de rigueurs. Ainsi l’auteur allemand n’épargne-t-il pas le pays de l’Oncle Sam dans lequel il faut savoir être présentable, bien sous toutes les coutures, sans quoi, le respect ne saurait s’installer décemment. Les règles y sont drastiques, ainsi, lorsqu’il va dans une agence matrimoniale, Jakob se voit expliqué ce qui fonctionne avec les femmes : «  Il ne faut jamais se contenter de ses revenus […] Un homme doit avoir de l’ambition, être déterminé et aller de l’avant. Quand on monte l’échelle, on doit vouloir monter tout en haut. Sans quoi, on est un raté. » Un peu plus loin, toujours dans ce fantasme de l’Amérique impeccable et lisse, Jakob revoit en rêve la psychologue la plus en vue de New York prodiguer ses précieux conseil, eux qui sont si religieusement écoutés par la ménagère locale : « -Celui qui croit en lui a le monde à ses pieds.  –Celui qui répand l’Amour est beau. […]-Essayez de manger sain. –Fuyez toute forme de stress. » Hilsenrath nous remplit ainsi deux pages de ces conseils et autres interjections visant à l’uniformisation sanitaire et psychologique des masses, faisant de ce rêve américain une religion de circonstance, avec ses dogmes tout aussi drastiques que ceux des livres saints.
Mais de ces enseignements, Bronsky n’entend rien, il suit sa voie, sans avoir peur d’être un raté, alors qu’il en est la caricature même. Vivant de petites magouilles et de jobs par intermittence, il se trouve à des milles de la sacralisation de l’argent, ce dernier étant juste nécessaire à sa survie. Car pour écrire il n’a besoin d’aucune fortune. Il a déjà la sienne : riche de son passé enfoui, presque oublié, de sa jeunesse dans le ghetto de Halle-sur-Saale, il tente de rédiger un roman testimonial qu’il a choisi d’intituler ‘Le Branleur’. Un très bon titre, « un titre de best-seller », si on en croit son acolyte Grünspan. Cette forme de précarité, présentée comme antinomique au modèle américain et arborée comme valeur à part entière n’est pas sans rappeler les récits de Charles Bukowski ou de Dan Fante, en certes moins alcoolisée. Un style qui sied fort bien aux mésaventures pour le moins burlesques de ce singulier personnage.
Reste que la fibre humoristique n’est pas seule présente. En filigrane demeure un passé douloureux, tu jusque dans la dernière ligne droite du roman. Ce n’est que dans cette partie que seront révélées les plaies de l’antisémitisme, de la seconde Guerre Mondiale et de l’exil. Ainsi les très (trop) nombreuses répétitions dont Hilsenrath (ab)use qui servaient à appuyer un propos humoristique dans les deux premiers tiers du récit, parviennent aussi bien à renforcer la teneur dramatiques de certains phrases.

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