Accéder au contenu principal

Hammerstein ou l'intransigeance - Hans Magnus Enzensberger




La rentrée littéraire fourmille constamment d’une multitude de références. Pire, le nombre de publications semble se densifier d’années en années. Ainsi, pour trier le bon grain de l’ivraie, le consommateur peut compter sur une pléiade de prix littéraires délivré par diverses instances. Le lecteur averti sait cependant à quoi s’en tenir et ne se saisit jamais d’un Goncourt sans une certaine prudence. Cependant, d’autres prix moins prestigieux peuvent se révéler plus… authentiques (notamment ceux remis par des lycéens ou des libraires). Parmi ceux-là, je me suis intéressé au prix du meilleur roman 2010 décerné par la revue Lire.  Il s’agit du dernier ouvrage de Hans Magnus Enzensberger, romancier, poète, essayiste allemand.


Hans Magnus Enzensberger



Cet homme de lettres, né en 1929, nous livre ici un véritable ovni littéraire. A cheval entre le roman et la biographie historique, Hammerstein ou l’intransigeance se révèle être une œuvre originale, diablement bien menée et documentée. Comme son titre l’indique, il est présenté à travers cet ouvrage la vie de Kurt von Hammerstein, chef d’état-major général de la Reichswehr qui s’est vu confronté à nombre de choix fatidiques lors de la montée du nazisme en Allemagne en général et lors de l’avènement d’Hitler en 1933 en particulier. Est également relaté dans ce livre l’ensemble des querelles intestines faisant rage à la tête de l’état et de l’armée allemande. Enzensberger revient également sur les relations militaires alors étroites entre l’Allemagne et L’Union soviétique, deux nations laissées pour compte suite à la première guerre mondiale. Malgré le fossé idéologique qui les sépare, ces deux nations se vouent un respect réciproque et partagent une aversion envers les vainqueurs de la Première Guerre mondiale.

Afin de mieux servir son propos, Enzensberger, en bon chercheur, utilise allègrement divers documents et témoignages, ce qui confère à son travail une véritable crédibilité historienne. Cependant, on trouve dans son ouvrage des entretiens tout droit sortis de son imaginaire. Ainsi interpelle-t-il Kurt von Hammerstein ainsi que ses proches, les tire de leur sommeil et les ramène sur le terrain de la mémoire afin de tenter d’en dénicher des détails pertinents. Pertinentes, ces interviews fictives le sont, à coup sûr, et donnent même lieu à quelques situations cocasses car il n’est pas fréquent que l’historien déterre les morts de la sorte.


Kurt von Hammerstein



Hammerstein ou l’intransigeance, c’est l’histoire de ce chef qui a préféré se détourner du pouvoir afin de ne pas finir broyé par la machine nazie, certes, mais ce livre retrace également l’itinéraire d’une famille naturellement portée vers l’anticonformisme. On peut notamment penser à deux de ses filles (Maria Thérèse et Helga) qui, indépendantes, ne se souciaient guère des obédiences et origines de leurs compagnons. D’autre part, elles lorgnaient allègrement vers le communisme et savaient prendre leurs distances politiques vis-à-vis de leur géniteur. Le fils de Maria Thérèse note d’ailleurs : « Je ne saurais expliquer(…) ce qui attirait ma mère, et aussi sa sœur Helga vers les juifs. Vraisemblablement, ces jeunes filles étaient fascinées par le milieu alternatif, hautement intellectuel, qu’elles trouvaient chez eux. La plupart de leurs amis et de leurs professeurs étaient juifs. L’assurance aristocratique des Hammerstein fit que jamais ces filles ne recherchèrent un bon parti. »

On trouve également dans ce livre un bon nombre de photographies et fac-similés, éléments qui permettent de s’imprégner un peu mieux de ce pan historique mais également des individus dont il est question. Car perdre le fil de lecture d’un tel ouvrage se révèle périlleux. D’autre part, pour les lecteurs en délicatesse avec l’histoire de la Seconde Guerre mondiale et du Troisième Reich, la lecture de ce livre ne se fera peut-être pas sans mal, même si Enzensberger tente non sans un certain succès de rendre le tout accessible.
En somme, il s’agit là d’une œuvre originale et intéressante à plus d’un titre, cependant, ce serait se fourvoyer grandement que d’aborder cet opus comme un roman. Le sous-titre de cet ouvrage renseigne d’ailleurs bien le lecteur sur sa nature: ‘une histoire allemande’. On peut évoquer ici une biographie historique où l’auteur aurait pris quelques libertés assez plaisantes.

Commentaires

Posts les plus consultés de ce blog

Les derniers jours de Stefan Zweig - Sorel, Seksik

En étant un peu sarcastique, on pourrait considérer que le principal défaut de Stefan Zweig a été d’embrasser la cause humaniste à une époque où l’humain était remis en question compte-tenu des barbaries perpétrées. Pour cet homme qui fut, rappelons-le, un des plus grands écrivains de la première moitié du XXe siècle - orientant son œuvre sur la psychologie de ses personnages – il fallait fuir, au regard de ce qu’il se passait dans le pays qui l’a vu naître. Mais avec elle, c’est bien l’ensemble de l’Europe qui est en train de brûler tant au sens propre qu’au sens figuré.
L’exil fut, pour cet homme le dernier recours pour ne pas sombrer. L’Amérique est alors une destination de choix pour délaisser un continent fangeux avec ses idées dans la boue . Après avoir goûté au crachin londonien et quitté New York à contre cœur, c’est au Brésil qu’il trouve un simulacre de havre de paix, un monde chaleureux. En apparence, du moins, car Zweig ne néglige pas les horreurs qui se trament de l’autre…

La Grande Odalisque - Vivès, Ruppert et Mulot

« Tu fais quoi dans la vie, Alexandra ? -Moi ? Pas grand-chose. Des bêtises. -« Des bêtises ? » Mais c’est génial comme métier. C’est exactement le plan de reconversion professionnelle qu’il me faudrait… Tu embauches ? » Alors qu’il continue de briller chez Shampooing en publiant ses notes de blog sous des thématiques bien précises (« Le jeu vidéo », « L’amour »…), Bastien Vives se joint à Ruppert & Mulot afin de s’offrir un trip à la Cat’s Eyes.
Pour tous les trentenaires qui ont fait leurs dents sur les dessins-animés du Club Dorothée, « Cat’s Eyes » (créé par Tsukasa Hojo, auteur également de « City hunter ») renvoie aux premiers émois libidinaux ressentis par le prisme d’un poste de télévision. A l’instar de Wonder Woman (campée par la délicieuse Lynda Carter) ces filles aux collants moulant jouant les cambrioleuses de charme ont émerveillé plus d’un bambin, à commencer par moi. Quand on a dix piges, impossible de ne pas avoir les yeux exorbités face à ces corps aux courbes lasci…

Éloge de la masturbation - Philippe Brenot

Ah, la masturbation, sujet tabou, et pourtant pratique au combien répandue... Paru il y a maintenant une dizaine d'années, cet Eloge de la masturbation tend à réhabiliter voire même vanter cet acte devenu somme toute assez commun en ce début de XXIe siècle mais dont l'approche a considérablement évolué au fil du temps.


La sexualité ayant été tabou des siècles durant, on ne s'étonnera pas du fait que l'autoérotisme et sa manipulation la plus fétiche eurent droit à des réprimandes bien corsées. Terme vraisemblablement apparu pour la première fois sous la plume de Montaigne, la masturbation va devoir son caractère impie à la découverte par Leeuwenhoek en 1677 de spermatozoïde dans le liquide seminal masculin. De fait, l'intégralité des médecins du XVIIIe siècle visera à condamner cette pratique, Brenot évoque ainsi une croisade "légitimée par une très grande peur, celle de la fin du monde, et le fantasme de la destruction de l'humanité, lorsque l&#…