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Nuit - Edgar Hilsenrath

Nuit  n'est probablement pas le livre le plus connu d'Edgar Hilsenrath, il n'en demeure pas moins son premier roman, écrit au sortir de la seconde Guerre Mondiale. Ce livre a connu une histoire assez atypique puisque paru en 1964 en Allemagne chez Kindler, il a très vite été autocensuré par l’éditeur et est ainsi passé inaperçu outre-Rhin. Nuit paraîtra ensuite aux Etats-Unis où il connaîtra un accueil favorable, même si c’est avec Le barbier et le nazi qu’Hilsenrath connaîtra une certaine notoriété. Quoiqu’il en soit, c’est en 2012 que Nuit paraît pour la première fois en France.

                                    

     A travers ce roman, dont le début aurait été retravaillé vingt fois, Hilsenrath évoque son expérience de survie dans un ghetto de Roumanie, alors qu’il est avec sa mère, son frère et son oncle (son père, ayant rejoint la France). C’est en 1945 que germe en lui l’idée de retranscrire cet épisode de sa vie à travers un livre. Neuf années plus tard, la première version de Nuit ne compte pas moins de 1250 pages.

Ce roman retranscrit le quotidien des rebus qui sont parvenus à fuir assez loin les autorités allemandes pour ne pas être déportés dans les camps de la mort. Hilsenrath traite ici du quotidien de tous ces juifs tentant tant bien que mal de survivre dans un ghetto assez peu surveillé mais dans lequel il serait imprudent de relâcher son attention ou de sortir en pleine nuit, car les milices rôdent et nul n’est à l’abri d’une rafle. Dans un décor d’apocalypse d’un gris monochrome, ils tentent de résister au froid, à la faim ou au typhus. Ranek, le protagoniste de ce roman, évolue ainsi au milieu de figures plus anodines les unes que les autres. Certaines patibulaires, d’autres plus amènes, il ne fait toutefois pas bon être trop faible ou trop naïf dans cet univers ou nul n’est à l’abri de commettre quelques exaction ou autres truanderies à la petite semaine dans le seul but d’assurer sa survie. Ainsi les places dans les dortoirs sont rares, chères et tous les nouveaux venus en quête d’un petit espace pour pouvoir dormir, à l’abri du froid, en viennent à espérer qu’un autre succombe afin de libérer une place.

            

 On retrouve dans Nuit, cet élan vital propre aux grands récits concentrationnaires dans lesquels tous les moyens sont bons pour ne pas trépasser. Dans ce roman, la mort de l’autre est une aubaine à ne pas négliger, car un mort libère souvent un endroit où dormir et offre des vêtements voire même pour certains des dents en or, ce qui représente dans le contexte une fortune toute relative. Cette dernière pourrait permettre de s’assurer un bol de soupe avec peut-être, qui sait, de vrais morceaux de viande dedans. Car il s’agit de pratiquer l’art du négoce ici, et on négocie sévèrement. On ne vend pas sa peau, on tente juste d’économiser assez pour qu’elle tienne un peu mieux sur les os. On ne vend pas sa peau ou presque… Certaines n’hésitent pas à louer leur vertu pour un quignon de pain ou un geste honorable, comme cette femme qui solde ses charmes afin d’offrir des funérailles à son fils. Les misères ont mille visages dans ces ruelles de la mort, et l’aménité ou l’empathie n’y ont plus leur place.

Après avoir réédité Le barbier et le nazi et Fuck America, les édition Attila poursuivent leur ouvrage et publient cet inédit de très bonne facture qui permettra au lecteur français de se plonger un peu plus dans l’œuvre d’un des plus grands écrivains de langue allemande du vingtième siècle. Nuit est à des milles de Fuck America. Plus sombre et terne, il n’en demeure pas moins burlesque et montre, comme l’on fait Semprun ou Primo Levi, quel peut être le visage des survivants.

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