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Lointain souvenir de la peau - Russell Banks



  

     "Kid : Au fait, tu t’es jamais demandé pourquoi on parle de peau pour les magazines et les films pornos ?
Professeur : Je peux pas dire que…
Kid (l’interrompant) : Moi non plus. Je veux dire qu’ils ne sont pas en peau, ils montrent juste des images de peau. La seule peau qu’ils te font toucher, c’est la tienne. »


A peine âgé de 22 ans, Kid est mis au ban de la société. Il vit sous un viaduc avec tous les parias de sa trempe, celle des délinquants sexuels. Pour cet ancien militaire tombé pour une sombre histoire de trafic de DVD X, la pornographie est un sacerdoce de longue date. Dès sa prime adolescence, il s’adonna au visionnage de films pour adulte tout en pratiquant la masturbation compulsive  allant de paire avec ce type de divertissement. Élevé par une mère célibataire aux relations instables et au caractère inconséquent, il n’a jamais eu l’opportunité de connaître son père (qui ne demeure qu’une figure évasive et lointaine que sa génitrice n’évoqua qu’à de rares moments) et d’ainsi profiter de repères masculins et d’un réel équilibre familial.



Timide et quelque peu associable, il n’a jamais partagé une quelconque forme d’intimité avec un membre de l’autre sexe. Toujours puceau, il s’embarquera dans une affaire qui ne sera clairement révélée qu’au fil du roman, alors qu’il se confie au Professeur, personnage aussi intrigant que gargantuesque. Ce dernier (dont l’identité formelle demeure inconnue), professeur à l’université, selon ses dires, mène des recherches sur les comportements sexuels et le Kid semble être un sujet d’étude tout désigné. Bien que n’étant pas doué pour entretenir des relations sociales, Kid se laissera gentiment apprivoisé tout en conservant une certaine méfiance à l’égard de cet étrange personnage.

Adepte des récits denses et factuels, Russell Banks aborde avec Lointain souvenir de la peau les thématiques de la sexualité et de la pornographie, deux notions qui se heurtent à la bienséance américaine. Celle-ci est nimbée d’une hypocrisie insondable qui prend la forme de mesures politiques visant à affermir les lois sur les délits sexuels. Banks dresse un tableau de ces contradictions, mettant en exergue une société de plus en plus pornographique et créatrice de frustration qui, à contrario, demeure inflexible face aux crimes pouvant en être le fruit. Ainsi, Kid vois ses tentations s’opposer aux lectures de la Bible dont les principaux messages ne peuvent être compris tant ils sont éloignés de ce qu’il ressent dans sa chaire.



Avec ce roman, Banks pose également deux énigmes. La première concerne le crime du Kid. On nous le présente comme étant un indésirable, relégué à l'état de vagabond, mais son véritable crime ne sera révélé qu’après avoir copieusement avancé dans la lecture de cet ouvrage. L’autre énigme concerne le Professeur, dont ni l’identité ni les intentions ne sont claires. Un livre à clés dont la lecture, riche sans être aisée pour autant, mène à réfléchir sur certains travers de la société américaine (et, par extension, occidentale) ainsi que sur la notion de culpabilité.



Je me permets de retransmettre ici le lien d'une émission du Grand entretien, dans laquelle François Busnel reçoit l'écrivain américain:
Le grand entretien avec Russell Banks

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