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Super triste histoire d'amour - Gary Shteyngart

Avec Super Triste histoire d’amour, Stheyngart propose une dystopie acerbe sur le rapport qu’entretiennent les hommes avec les nouvelles technologies. Et la romance dans tout ça ?


Le nouveau roman de Gary Shteyngart commence un 1er juin. De quelle année ? On l’ignore, mais l’auteur présente dès les premières pages du journal de Lenny Abramov un futur hypothétiquement proche. Ce protagoniste y est l’ultime vestige d’une société surannée, un monde perdu, un jadis lointain dans lequel l’homme pouvait encore s’adonner librement à la culture sans qu’on lui dise que son livre pue et où les humains n’étaient pas à ce point aliénés par les machines. Car dans le monde de Super triste histoire d’amour, les individus sont constamment agglutinés à leur äppärät, objet tactile et numérique permettant de rester constamment connecté à toute forme de réseau, certes, mais outil également capable de jauger la ‘baisabilité’ d’une personne. Dans cette ère de l’immatériel, l’äppärät est le troisième élément le plus important à la survie de l’homme de ce monde uchronique, après l’eau et l’oxygène. Le perdre, c’est mourir ou presque.

Lenny, lui, fait figure de dernier romantique dans cette époque dépareillée. Il est un anachronisme dont le sentimentalisme se confronte parfois cruellement au monde dans lequel malgré tout, il tente d’évoluer. Ce décalage sera particulièrement mis en exergue lorsqu’il tombera amoureux d’Eunice Park, une frêle et jeune asiatique à la plastique séduisante. Il sera d’ailleurs permis au lecteur de suivre les différentes conversations que cette jeune femme entretien avec sa famille ou sa meilleure amie via GlobAdos, un réseau social. Ainsi ce dernier pourra jauger la différence de style et de qualité rédactionnelle entre le quadra amoureux et la jeune fille superficielle que représente mademoiselle Park. Quand cette-dernière écrit à sa meilleure amie Languedepute la bien nommée, ça donne ça : « Salut Poney d’amour ! Quoi de neuf, pétasse ? Ta nigaude te manque ? Tu veux me lâcher la purée dessus ? MDR. » Une forme d’élégance somme toute décalée face à laquelle Lenny doit bien se confronter, notamment lors d’une de leurs premières conversations qui vire au florilège d’acronyme vaseux. Notre amoureux transi perdra le nord face à un langage énigmatique :


« LPT, elle a dit. UMAG. VAMP CAPR. PRGV. Complètement PRGV. »
Ces jeunes et leurs abréviations. J’ai fait semblant de comprendre ce qu’elle racontait.
« Oui, j’ai dit. IMF. PLO.ESL. »
Elle m’a regardé comme si j’étais fou à lier.
« JB.
-C’est qui ?
Je m’imaginais un protestant à la stature imposante.
« Ca veut dire "je blague". Je te fais marcher, quoi. »


Avec ce troisième roman, Shteyngart nous livre un roman qui a des airs de fable orwellienne. Cependant, et conformément au tournant pris par la ‘gadgétisiation’ des masses ces dernières années, Super triste histoire d’amour expose un monde dans lequel Big Brother n’a plus lieu d’être puisque tout un chacun peut tout savoir de son vis-à-vis. La pudeur est morte et avec elle un nombre considérable de valeurs semble s’en être allé. Bien que décalé, voire franchement absurde à certains endroits, ce récit dresse un tableau de la romance à l’ère du numérique. Peut-être pas si imaginaire que cela.



« Super triste histoire d’amour », de Gary Shteyngart,
éd. de l’Olivier, 409 pages, 24 euros.

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